VINCENT "Bizzaroid"
"Plus tu proposes des grosses pièces, plus les gens t'en demandent, ça fait boule de neige."
par Zamo et Benjo San. Janvier 2008



Comment t'en es arrivé au tatouage ?

Ca faisait un petit bout de temps que je m'y intéressais depuis que j'étais branleur... tu vois, musique rock'n'roll psycho tout ça...
Il y avait un tatoueur qui est venu chez moi piquer mon frangin, ça m'a carrément branché.

Déjà à l'époque je dessinais. Et puis le tatoueur en question, un peu plus tard, m'a vendu du matériel d'occasion et je me suis mis tout seul à piquer.
C'était début 92, j'avais 19 ans.

C'était deux vieilles Spaulding qui marchaient pas très bien. Ca tournait pas super... Surtout quand t'as aucune idée de ce que tu as entre les pattes : quand ça ne marche plus, tu vas resserrer ta vis de contact... et puis merde c'est le clipcord qui déconnait ! ha ha ha !

Quoi de neuf depuis "globe tatoueur" ?

Je me plaignais que je voyageais souvent et que j'avais pas l'occasion de démarrer des grosses pièces... et ben ça à bien changé depuis !

Quand je me suis barré à Montréal. J'ai bossé chez Pierre (Tattoomania), et là, c'était tout le contraire, dès les premiers jours je me suis tapé des bras entiers !

Ca va maintenant faire 6 ans que je suis à Nantes et 5 ans que j'ai ouvert Bizzaroid Tattoo.
J'hésitais entre Rennes et Nantes... et puis, j'ai plein de potes ici... et puis géographiquement Nantes, c'est bien !
Au début quand j'ai ouvert, 80 % de la clientèle, c'était des tatoueurs.

Maintenant, c'est moins, il y a un peu plus de monde de part et d'autres qui vient se faire tatouer... mais en tout ça, une majorité vient voir du Vincent !
J'ai un petit pourcentage de Nantais, mais après d'un peu partout en France : Rennes, Paris, Bordeaux, Toulouse, un petit peu d'espagnols aussi...
Niveau clientèle, j'ai vraiment pas à me plaindre... j'avais peur en revenant de Montréal parce que là-bas je m'étais vraiment bien éclaté : les gens ils te laissaient hyper vite un bras, un dos à faire ! Et puis en fait, j'ai été super agréablement surpris en France, de voir que c'est exactement pareil... Ca a bien évolué depuis les dernières fois que j'avais piqué ici.

Après, c'est peut être aussi l'histoire de ce que tu proposes : évidemment, plus tu proposes des grosses pièces, plus les gens t'en demandent, ça fait boule de neige.

Je vais bientôt retourner sur Montréal... C'est pas top secret, c'est officiel !
A Montréal, y a un truc... il faut aller voir pour se rendre compte, quoi !
Y a plein de gens qui y vont en vacances. Quand ils reviennent, ils disent "je comprends ce que tu voulais dire sur Montréal".
C'est super, les gens sont cool, l'ambiance est détendue, c'est relax, quoi !
Vas voir et tu verras !
Et puis à Montréal, chuis un peu attendu.

Et puis pourquoi pas plus tard, le Mexique, ça m'attire... et pas forcement que pour le tattoo...

Tout ce qui est art précolombien, ça fait partie de mes références en tattoo. C'est des thèmes qui me branchent, et j'ai trouvé des gens que ça branchait aussi en tattoo.

L'évolution du tatouage ?

L'évolution... c'est un petit peu mondial tout ça... A part peut être à Dubai ou c'est encore un peu froid. ha ha ha !
C'est devenu démocratique, des gens qui s'affichent tatoués ouvertement. Moi je trouve que c'est bien.

Y a des gens qui regrettent le coté marginal...
Bof... au contraire, moi je trouve que c'est bien !

Toute cette mode qui il y a sur le tattoo ça a quand même ramené plein de gens qui sont des vrais amateurs.

Du fait, que j'ai un studio ou j'ai pas 12 personnes qui passent par jour pour un tribal ou un dauphin, ça ne me dérange vraiment pas.

J'ai un peu bossé dans des street shop, le genre ou y a quelqu'un à l'accueil, et tu vois pas du tout les clients, ça m'a soulé ! T'arrives, tu vois tes flashs que tu dois faire dans la journée sur ta table et c'est tout. C'est le genre de studio ou j'aimerais pas du tout rebosser maintenant.

Après, "Picture Machine" le street shop où j'étais à San Francisco en 99, il était ouvert de midi à minuit, tous les jours même le dimanche. Ca c'était rigolo. Y avait personne à l'accueil, c'était à toi d'attendre le client et de jacter avec... y avait des rencontres relous mais aussi des bonnes !
J'avais rencontré le taulier de ce studio là à Madrid... J'y suis resté 6 mois...



C'est important de voyager quand t'es tatoueur ?

Ouais ! T'apprends beaucoup de choses à côtoyer du monde.
Partout c'est interessant. Partout y a quelque chose à apprendre.
C'est pas forcement une histoire de qualité de tattoo, c'est pas forcement de bosser avec un super bon tatoueur que tu vas apprendre plein de choses.
Tu peux apprendre autre chose que de la technique, humainement, le rapport au client...

Vincent, personnage très discret ?

Ca ne me dérange pas du tout qu'on voit mes pièces, c'est toujours une bonne pub, ça te ramène des clients intéressants, mais après... C'est pas vraiment mon but de poser ma gueule dans toutes les conventions, poser mes pièces dans tous les magazines.

Une conv... j'en ai juste fait une pour essayer, à l'époque ça faisait deux ans que je bossais à Madrid. Tous les autres se tapaient toutes les conv en Europe et ils me tannaient pour que je les suive, mais je voulais pas y aller.

Quand ils ont fait la première de Madrid, je me suis dit, " allez faut essayer " et puis ça m'a gonflé, c'est pas mon délire.
Moi je suis pas trop extraverti, alors les rencontres qu'on peut y faire, tu sais... je pense qu'elles peuvent très bien se faire ailleurs, dans d'autres conditions.

Tes sources d'inspiration ?

Plein !!! En matière de tattoo, y a plein de gens... Ca va être les références de tout le monde.

C'est des mecs comme Tin-tin, Guy Aitchison, chuis méga fan depuis le tout début que je piquais et même encore maintenant.

Et après t'as les Filip Leu, Shige, Paul Booth, il y a eu une période avant que j'aille à Madrid, y avait des boulots de Booth qui sortaient, c'était super nouveau. Y a un coté technique qui était novateur, le coté super réaliste, super en volume, y a plein de boulots à lui qui étaient publiés, je trouvais ça génial...

Quand tu mattes les revues de tattoo, y a toujours des petits trucs qui t'influencent...

En général pour bosser les pièces, j'ai carrément d'autres références que le tattoo : tu vois dans le japonais qui est devenu à la mode ces dernières années, c'est un truc qui passe bien les époques, j'ai bien flashé sur le style ricain à San Francisco, ce mélange entre les délires ricains et une bonne base de tattoo posé facon japonaise.


La bd aussi est une bonne source...
Ce qui me plait dans la bd, c'est le coté vivant, plein de mouvements, ça raconte des histoires, j'aime bien ca. Jimenez, "La caste des Metabarons", c'est des trucs que j'ai trouvé mortel quand j'ai découvert le dessin.
Y a aussi Ledroit que je trouve trop fort et Mizoco avec "Xoco".
Et puis toute l'école américaine Juxtapoz... y a eu Robert William, ça m'a bien inspiré le mélange moitié réalisme moitié comics...

J'ai aussi chopé pas mal de bouquins, d'estampes, y en a un qui m'a marqué, c'est Yoshitoshi.
Et puis après, c'est difficile de citer quelque chose de précis.
Y a tellement de choses qui m'intéressent.
Evidemment Hokusai, Kyuosai...

Quand je vais sur Paname (c'est rare !!), j'aime aller au "Regard Moderne", c'est une toute petite librairie... c'est hyper bordélique, t'as des piles de livres entassées, des bouquins empilés jusqu'au plafond... faut avoir le temps de fouiller et t'as peur de faire tomber des piles... mais si tu sais ce que tu cherches, tu demandes au gars, il connaît son stock par coeur.
Il a une pièce remplie de vieux mag Juxtapoz...

Tu prépares tes pièces ?

Toutes.
Au début je piquais en free hand parce que j'arrivais pas à placer des transferts qui tiennent. J'avais pas découvert le Déthol ! Maintenant, j'en utilise au moins un litre par an. ha ha ha !

Depuis, y a beaucoup de choses qui ont changé et puis en fait maintenant, je préfère carrément bosser les pièces sur papier. Ca te laisse le temps d'y penser, tu les prépares à l'avance, tu les regardes quelques jours après, tu vois si y a des trucs qui déconnent.

Et une fois que tu as posé le calque, il y a toujours une part de free hand parce que ça colle jamais exactement comme tu l'as prévu donc il y a toujours des trucs à redessiner.

Ca limite vachement les coups de crayon dans tous les sens sur un bras qui font que quand tu commences à piquer, tu sais pas ou donner de la tête.

Ouais, c'est du boulot quotidien la préparation. Ca devient un mécanisme...
Plus du dessines, plus ça sort facilement.
Si tu laisses tomber un petit peu, ça coûte à chaque fois de se remettre dedans.



Sur le japonais, c'est vachement mieux de s'intéresser à plein de vieilles estampes, matter les sujets plutôt que les tattoos qui ont déjà été faits... c'est beaucoup plus riche, et en plus ça te permet de travailler des choses un peu plus à toi.

Ce style, plus t'en fait, plus tu reviens sur des bases traditionnelles.

Parce que tu te rends compte que c'est hyper bien pensé, hyper efficace, dans la force du tattoo : lignes simples, ombrages simples.

Tu te rends compte qu'ils ont peaufiné ça pendant des siècles... mais ils avaient déjà tout compris !

Et puis ton dessin, il évolue en dehors du tattoo... Ca sert à rien de se mettre dans des trucs super compliqués qui vont rien rendre au niveau du tattoo, vaut mieux essayer de simplifier un peu l'affaire.

Tu peux toujours amèner des nouveaux trucs en te disant, tiens je vais faire différent... mais tu te rends compte que c'est moins efficace.

Shige c'est moderne, mais c'est des grosses bases traditionnelles... comme Filip Leu, sur des styles bien à eux, ils ont capté l'essence du traditionnel : des lignes hyper pures, des trucs vraiment efficaces de loin.

Y a des trucs tout con, comme au début, les vagues, je les faisaient bleues.... puis en fait, tu fais les fonds bien noirs, avec des premiers plans couleurs par dessus, ça ressort dix fois mieux que si tu charges tout en couleur.

Pour préparer mes dessins j'ai besoin de références.
Celui qui fait tout sans références c'est soi une méga grosse mémoire ou alors il dessine façon Picsou Magazine. Et encore... ha ha ha !

T'es obligé d'avoir des références, même si tu veux dessiner un truc tout con, un cendrier par exemple, et bien tu prends un cendrier devant toi, tu regardes la gueule qu'il a, et c'est nettement mieux au niveau dessin que si tu fais un truc de tête.

Après y a des choses, des dragons par exemple, t'en a tellement fait que t'a pas besoin d'aller en pêcher un ! ha ha ha

Ton style ?

Cartoon réaliste, ça correspond bien... mi cartoon, mi réaliste !
Après, mon style, il évolue en fonction des demandes, de la clientèle qui me fait plus confiance, qui me laisse plus de champ libre.

J'ai deux styles de boulots bien différents :

J'ai une partie de la clientèle qui est bien branchée plus sur un esprit bd, ça va être beaucoup plus compliqué au niveau détails, beaucoup de personnages, de situations, etc.

Une autre partie, plus sur des plans japonais, des trucs plus trad', plus lisibles de loin.
J'aime bien les deux... au niveau rendu, ce qui est visible de loin, je préfère ça.
Plus ça va, plus je tends vers ce style, dans cette branche là.



Comment tu poses tes lumières et tes ombrages ?

Ca dépend des pièces, ça dépend des sujets, mais en sortant les dessins, en général, je sais comment je vais les bosser.

Quelques fois, rarement, je vais y aller au crayon de couleur, faire un petit crobard vite fait histoire de voir comment je vais bosser, mais autrement c'est sur le tattoo en direct, parce que j'ai pas le temps.

La pose des ombres, des lumières, c'est une histoire d'habitude et de boulot faut que tu gardes en tête ton point de lumière, ta direction.
C'est la base de dessin pour n'importe quoi.

Et les couleurs ?

Je pose les couleurs en direct.
Poser des couleurs sur des gris, j'ai fait ça un temps et puis j'en suis revenu : tu y passes beaucoup trop de temps, si tu commences à poser tes ombrages puis revenir après poser tes couleurs sur la même séance, niveau douleur c'est insupportable pour le client.

Et la ligne ?

Si c'est vraiment super détaillé, je vais attaquer tout à la 3, rapide en gris, histoire de poser le dessin, de pas perdre le transfert et de ne pas me perdre dans ce que je suis entrain de faire.
Après je vois voir ce que je double, ce que j'épaissis.

Après, sur des motifs un peu plus gros, un peu moins fouillis, ou des trucs japonais comme des vagues, faut tout tracer en gros directement, sinon, c'est trop chiant à tout revenir doubler.
Et maintenant, j'essaye de plus en plus de tracer de la ligne en direct, c'est un gros gain de temps.

J'utilise des 3 pour du tracé en gris, sinon des 7 et des 9 en rond.

Je soude moins en moins. J'ai commencé à essayer les pré-soudées à droite à gauche. Au début des rondes, j'ai pas trouvé mon bonheur... et là, dernièrement, j'en ai trouvé qui me vont super bien. C'est un gain de temps toutes les semaines.

Selon le boulot que j'ai à effectuer, il m'arrive encore d'avoir à souder de la 25 mag, mais ça me casse les couilles ! ha ha ha !

Les pré-soudées, c'est quand même le bonheur !

Méthodique ?

Plus ça va, plus je remplis des parties puis j'avance au fur à mesure du tattoo histoire de pas laisser un endroit refroidir et puis revenir 3/4 d'heures après dessus.

Sur des bras, je me fixe des objectifs : "aujourd'hui on va faire tel truc".
Par exemple si c'est un personnage, si les fringues sont un peu compliquées, je vais les attaquer en premier, et puis après toutes les parties de corps, de peau, et puis finir par tous les détails.

Qu'est-ce que tu préfères travailler ?

Des bras.
C'est ce que je préfère faire les manches, parce que le fait que ça tourne, d'avoir à placer des motifs importants sur chaque partie (devant, derrière, intérieur...), j'aime ça !

J'aime surtout la couleur... Après, le thème en question... a part certains tucs qui peuvent me faire chier (genre heroic fantasy), tout le reste m'intéresse !

L'important c'est qu'on tombe d'accord avec la personne que je vais tatouer.

On jacte... J'aime que ce soit lui qui ramène les idées, et pas moi, que la personne sache ce qu'elle veut se faire tatouer, c'est pas à moi de lui dire ce qu'elle doit porter toute sa vie !

Ca me motive de sortir une pièce dont je vais être content, et dont le client va être content.

C'est quoi la force d'un tattoo ?

Le motif bien sur !
Des premiers plans qui sautent aux yeux d'assez loin, et puis des petits trucs qui se mattent plus en détail quand tu t'approches !

Technique machine…

Je suis pas très fort en technique...

Les ressorts c'est comme le Dethol, ça m'a changé la vie ! Les histoires de lames de ressort j'ai découvert ça au Canada.

Pour les réglages de machine, c'est essentiel. Les ressorts de base qu'il y avait sur les bécanes de série, c'était impossible d'avoir des bons réglages pour rentrer tes couleurs. Les bécanes elles tournent trop vite, c'est trop dur, ouais les lamelles de ressort, c'est super important !
Je les fabriquais au départ quand Eikon fournissait que des barres, maintenant ils les vendent tout prêt, alors pourquoi se compliquer la tête ?

Je prends des sets complets de 16 à 22 et j'essaye selon chaque machine... chaque machine à ses réglages qui vont plus ou moins bien.
Je fais des essais sur différentes lamelles et quand tu trouves le bon truc, tu le retiens.

Mais il n'y a pas que ça : t'as les bobines qui sont importantes, le métal du cadre, etc...

C'est quoi tes bécanes ?

Beaucoup de choses. J'ai des vieilles Micki Bi, qui tournent toujours super bien, plusieurs bécanes de Paco en Espagne... y a plein de machines qui sont bien...

Mes premières, mes Spaulding, je ne les utilise plus mais je l'es ai gardées.

Tu te considères plus artisan qu'artiste ?

Exactement.
J'aime pas beaucoup le terme artiste... Artisan c'est le bon terme : je mets mon savoir faire au service des gens !
J'ai une démarche d'artisan...

C'est pas à nous d'imposer nos délires sur leurs peaux : c'est eux qui vont le porter !

J'écoute le client, quelles dominantes de couleurs il veux, et puis après je fais une synthèse dans ma tête : c'est toujours pareil, les pièces, c'est pas moi qui les porte, si le gars il aime pas le bleu, je vais pas lui faire une manche bleue.
C'est important... à part bien sur, si on n'arrive vraiment pas à se mettre d'accord.

Mais aussi, il y a des périodes ou il y a des trucs que j'ai absolument envie de tatouer, alors je propose...
comme des estampes de cul japonaises !!! hé hé...



Contact
Vincent, Bizzaroid Tattoo Studio rue Jamin 44000 Nantes www.bizzaroid-studio.com













Allez, salut les gars !